. Les préparatifs

A la suite des brevets qualificatifs, notamment celui du 600, qui voit se souder des cyclistes de la région brestoise, un trio est prêt à tenter l'aventure ensemble: 1: Louis RIOUAL, du Stade quilbignonnais, qui a déjà fait l'épreuve à deux reprises, Maurice JAFFRENOU du G. C. B., impatient de la découvrir, Bernard du club de Kerhuon, qui voudrait à l'occasion améliorer son temps de 1995. Mais à la suite de circonstances diverses, les deux premiers décident de camper à la base de Loisirs de Saint Quentin en Yvelines, tandis que le troisième choisit de coucher au "Formule 1 ".

Le départ a lieu le dimanche 22 août, vers 8 heures 30, précédé par des réunions de concertation dans lesquelles les épouses jouent un rôle prépondérant, notamment dans l'intendance: rien ne manque, ni les ustensiles de cuisine, ni la tente, ni la nourriture, à consommer durant la journée ou plus tard. Le temps est magnifique, la route dégagée; Louis retrouve avec plaisir les charmes de la R. 25 ; Maurice a une conduite souple et sûre. L'arrêt pique-nique a lieu sur une aire de repos de la voie express, juste avant le péage, là où quatre ans auparavant Louis s'était arrêté en compagnie du grand champion qu'est Michel MINGANT, qui va battre le record de l'épreuve en tandem. L'arrivée se fait sans encombre; dans les derniers kilomètres, le duo rencontre et double une série de voitures immatriculées dans le Finistère, notamment celle de François LE VEN, de Bodilis, qui transporte ses compagnons de club et ceux des environs.

Les diverses opérations de contrôle des vélos, en ce qui concerne l'éclairage, se passent bien; puis c'est la signature de la feuille de route, la réception des divers papiers, et surtout la prise de contact du Paris-Brest-Paris avec sa foule, son organisation, à la fois complexe et rigoureuse, le site du Gymnase des droits de l'homme. Sans s'éterniser, Maurice et Louis gagnent le camping et installent leur tente dans un endroit calme, très herbeux, et en partie boisé, bref idéal. Après avoir pris leur repas du soir et être allé à la recherche d'autres cyclotouristes qui se trouvent quelque part dans le camp, ils préfèrent dormir assez tôt, car les nuits suivantes seront consacrées entièrement à rouler ou du moins sérieusement escamotées. Tandis que Louis le Bienheureux dort paisiblement et profondément du sommeil du Juste, pendant neuf heures ininterrompues, Maurice est tenu éveillé par la conversation un peu trop bruyante de deux italiens, ce qui a le don de l'énerver. Au moment où il a l'intention d'aller leur faire des remarques, à une heure du matin, il constate avec stupéfaction que les deux transalpins viennent de quitter leur emplacement; mais au moment où il trouve enfin le sommeil, vers deux heures, les deux "macaronis" reviennent et continuent leur conversation animée en y ajoutant le bruit répété de fermetures de portes de leur voiture, un Kangoo... Restons calmes!

2. Le 23 août:

Cette 'journée sera très diverse. C'est tout d'abord, après le petit déjeuner, le prologue du Paris-Brest-Paris, qui consiste en une promenade tranquille et protégée dans les diverses communes de l'agglomération complexe de Saint Quentin en Yvelines: Elancourt, Trappes, Montigny-Le-Bretonneux, Voisin-Le-Bretonneux, Guyancourt. Cette sortie présente de nombreux avantages: elle permet de passer le temps, ce qui évite le stress, qui viendra bien assez tôt, de visiter la région sous un beau soleil, de faire tourner les jambes, de vérifier le matériel, de reconstituer le trio, de rencontrer des cyclistes connus, de recevoir un tee-shirt aux armes du Paris-Brest-Paris.

Puis Bernard fait entrer son véhicule dans le camping. A partir de ce moment, le duo est devenu un VRAI trio, qui ne va plus se quitter: tous les trois se rendent ensemble au centre Leclerc, tout proche, se restaurer et faire quelques achats, de nourriture, puis essaient de tuer le temps en lisant, en discutant, en sommeillant un peu, en regardant les scènes qui se déroulent dans les environs; mais l'atmosphère devient lourde, le temps est orageux, l'angoisse commence à s'installer plus ou moins. Alors le B.L.M., c'est-à-dire l'association Bernard, Louis, Maurice, s'affaire, beaucoup trop tôt, aux divers préparatifs: la mécanique, la tenue, les aliments, les papiers. Il prend le repas du soir vers 18 h 30 et se rend à 19 h30 sur le site du départ, de façon à être prêt à partir dans la première vague de 600 cyclotouristes, à 22 heures. L'attente, qui va durer deux heures quinze minutes, se passe finalement bien; on avance par étapes, on discute, on regarde, on se prépare moralement. La nuit est tombée, le départ est donné dans une ambiance solennelle et fièvreuse.

Puis c'est la libération et l'enchantement: nous pouvons enfin faire ce pour quoi nous sommes venus: rouler. Les premiers kilomètres sont parcourus à un rythme soutenu, mais sans plus, sur les boulevards éclairés des diverses communes de Saint Quentin en Yvelines : le public, très nombreux, parfois "coloré" applaudit chaleureusement; la température s'est heureusement rafraîchie, après la menace d'un orage qui nous a fait craindre le pire. Les petites villes ou villages nichés dans la verdure sont vite traversés, la forêt et la campagne cultivée se succèdent harmonieusement; le clair de lune rend la route plus facile. Nous formons enfin, avec d'autres cyclistes, un groupe restreint, assez homogène qui paraît satisfait de rouler ensemble et pour longtemps. Mais la belle machine se détraque soudainement.

3. "La bêtise de Gambais"

Cette bêtise consiste dans une erreur de parcours, à la suite d'un flou -peu artistique-, au bourg de Gambais, au Km 38 officiellement, en réalité déjà au 43e. En effet, nous avons la sensation, au bout de trois ou quatre kilomètres, que nous ne sommes pas sur la bonne route. Nous nous arrêtons, nous procédons à des vérifications; des jeunes gens, en voiture, nous confirment notre erreur, nous revenons en sens inverse. Ce n'est pas tant les kilomètres inutiles qui nous agacent, mais le temps perdu, car lorsque nous arrivons au carrefour litigieux, pour reprendre le bon itinéraire, nous constatons, avec déception, que tout le travail fourni précédemment est anéanti, car nous avons avec nous et devant nous des centaines de cycl istes, ceux de la deuxième vague lâchés à 22 heures 15, qui forment des groupes trop denses et dangereux. Nous nous mettons donc en demeure de doubler des paquets entiers, non pas tant dans les descentes où tout le monde roule, mais dans les côtes, ce qui nous oblige à forcer sérieusement sur les pédales. Quand enfin nous avons fait le vide, nous abordons la plaine interminable de la Beauce, sans talus et avec un vent contraire, ce qui est à la fois monotone et fatigant. Nous roulons généralement à trois; quand nous sommes plus nombreux, c'est que d'autres ont pris notre wagon et apprécient, un peu trop, de se faire remorquer: c'est agaçant.

Nous sommes finalement heureux de rencontrer un relief tourmenté, d'abord dans la forêt de Senonches, et surtout, à partir de Longny, dans la succession de ,descentes vertigineuses où Maurice se donne de merveilleux frissons, et de côtes pentues qui mène à Mortagne-au-Perche, haut perch~sur sa montagne, enfin atteinte au km 154 et non pas 141, comme l'indique la feuille de route. Mais la satisfaction de poser pied à terre, de pouvoir se restaurer, de respirer un peu est ternie par la découverte stupéfaite de Louis: quatre ans auparavant, sans forcer outre mesure, apparemment, avec un vélo plus ordinaire, il avait parcouru la même distance en 35 minutes, voire 40, de moins!

C'est pourquoi nous nous affairons, avec un certain désordre, pour repartir assez vite. Nous faisons connaissance avec d'autres descentes et d'autres côtes impressionnantes; puis le relief se calme un peu après Mamers, avant de redevenir vallonné dans les Alpes Mancelles, entre Fresnay sur Sarthe et Villaines-la-Juhel, petite ville atteinte avec le jour. La déception de n'avoir pas comblé le retard, malgré un rythme soutenu, est effacée par des éléments positifs.

4. "L'esprit" du Paris-Brest-Paris :

Cet esprit, connu et savouré par ceux qui ont eu le courage et le mérite de se lancer dans la grande aventure, consiste d'abord dans la satisfaction d'être sorti de l'obscurité fatigante de la nuit, de rencontrer" la"civilisation" avec son public sympathique, ses bénévoles accueillants, la possibilité de consommer des boissons ,fraîches, d'aller... aux toilettes. D'ailleurs Louis se trouve détendu par les remarques humoristiques de ses deux compagnons, par le jugement d'un spectateur de Villaines-la-Juhel qui nous déclare avec assurance, après nous avoir entendus échanger quelques paroles :" Alors, les Brestois, ça va bien !! Un plaisir ne venant jamais seul, voilà que les deux cyclotouristes qui ont posé leur vélo auprès des nôtres par le plus pur des hasards se trouvent être ...Hubert RIOUAL et Georges DURAND, de Locmaria Plouzané, avec lesquels nous avions effectué tous les brevets qualificatifs et que nous avions attendus en vain à Guyancourt : nous nous manifestons ostensiblement la joie des retrouvailles. Au moment où nous remontons sur nos engins, voilà qu'arrivent deux des trois cyclistes de Gouesnou, Jean Pierre PAILLER et François LE GOURIEREC, qui avaient aussi roulé avec nous lors du 600 km. Nous sommes heureux de rencontrer ces deux compagnons, car ils font partie eux aussi de la grande famille des randonneurs Brestois.

Cet esprit caractéristique du P. B. P., c'est aussi la possibilité de découvrir la France profonde, avec sa campagne préservée, ses petites villes injustement méconnues comme Lassay et Ambrières-les-Vallées, ses routes vallonnées et sinueuses, ses châteaux, son public"naturel" et chaleureux. \ Nous roulons maintenant en direction de Fougères, avec régularité, calmement, en compagnie d'"étrangers" : des Italiens très gestuels au parler coloré, des Hollandais monumentaux au langage guttural qui s'entendent bien avec leurs voisins, des Belges, tout habillés de noir qui parlent à la fois le wallon, le français et le flamand, un dialecte dérivé de l'allemand et par conséquent proche du néerlandais. Nous roulons aussi en compagnie d'un tandem australien, d'Allemands. Vive l'Europe et l'amitié entre les peuples!

Mais un des plaisirs de Paris-Brest-Paris réside également dans la spécificité des points de contrôle-ravitaillement; celui de Fougères est une merveille du genre. Tout est parfait: la netteté et le caractère fonctionnel du lycée Jean Guéhenno qui nous accueille, la disponibilité des bénévoles, surtout aux cuisines, qui reconnaissent en nous de gais compagnons, la qualité et la quantité des mets proposés, la sagesse des prix: nou sommes heureux et fiers d'être en Bretagne et d'avoir parcouru les deux tiers de notre étape soit un peu pl us de 320 kms.

Cette impression de plénitude, de sérénité, de satisfaction se prolonge jusqu'à Tinténiac, petite ville atteinte dans l'après-midi, sous une chaleur qui augmente, avec un rythme constamment proche des 30 km à l'heure, en compagnie de groupes assez conséquents et variables. Même Jean Paul KERBOUL, de Milizac, qui a délaissé ses , compagnons de club, pourtant doués, pour des raisons variées, ne peut pas nous suivre! A Tinténiac, nous apprenons des nouvelles surprenantes. Jean François DURAND, le baroudeur increvable par excellence, qui a effectué 6 Paris-Brest-Paris, dont le dernier en 1995 en 66 heures en duo avec son fils, vient d'abandonner, victime de la canicule qui l'empêche de se nourrir; Jean Yves MARZIN, de Plouzané, qui a constamment roulé devant nous lors des brevets, est en train d'essayer de se refaire une santé en dormant, après avoir consulté un médecin de l'Assistance. Que se passe-t-il ? Auri9ns-nous oublié que Paris- Brest-Paris est aussi une épreuve, qui prend souvent le visage de la tragédie?

5. Faut-il pleurer ou bien en rire?
Nous avons tort de nous croire à l'abri de pareilles aventures. En effet la canicule qui règne vers les 15 heures dans l'Ille-et-Vilaine va miner progressivement les organismes, surtout celui de Louis qui voit surgir de nouveau, comme en 1995, le spectre de la fatigue, de "l'épuisement physigue et de la débilité mentale" selon ses propres mots. Après avoir escaladé Bécherel avec une relative facilité, le trio est de plus en plus happé par la chaleur, ce qui l'oblige à faire un arrêt au premier bar venu, à Saint Méen Le Grand; toutes les boissons sont essayées: le coca-cola, la bière, le demi- panaché, l'eau de Vichy. Beaucoup de cyclistes s'arrêtent; d'autres passent, impassibles en apparence. Maurice fait remarquer. pour détendre l'atmosphère, que nous n'aurons même pas le temps de visiter le musée "Louison Bobet", encore moins de faire une partie de pétanque, comme il le fait croire à certains naïfs. Nous repartons, péniblement, plus lentement, en espérant que la diminution de la chaleur nous sera bénéfique. Mais Louis faiblit de plus en plus; il est fatigué, il a faim; il faudrait donc manger; mais quoi? des fruits, que l'on voit sur le bord de la route, soit dans les arbres, soit sur le sol. C'est ce qu'il fait: il prend trois poires, excellentes, qui ont mûri dans l'herbe. Mais ce n'est pas suffisant. Alors Bernard s'arrête, à Ménéac, dans une épicerie, d'où il ressort avec des brugnons et des pêches. Il n'est pas le seul à faire ses provisions: d'autres cyclistes mettent pied à terre, et entrent aussi dans la pharmacie voisine. Mais Louis est atteint, physiquement et moralement: assis sur le trottoir, les pieds dans le caniveau, il traîne sa misère; les autres se moquent gentiment de lui: il y aurait une belle photo à prendre, à mettre en agrandissement dans la salle des professeurs de Kérichen, ou, encore mieux, au foyer des élèves; Louis se réconforte à l'idée que ses deux compagnons sont des parents d'élèves, une race que les enseignants apprécient peu... Mais nous repartons, sur un rythme moins élevé, ce qui ne nous empêche pas de rejoindre des groupes, de les assimiler, de les lâcher à l'occasion. Nous retrouvons même une jeune femme rencontrée le matin avant Villaines-la-Juhel, une Rémoise qui roule seule, sous le maillot de la police et qui a la langue bien pendue, surtout pour dire des banalités et des lapallissades. Nous avançons, en aspirant au repos de Loudéac, la ville bénie. A La Trinité-Porhoët, un spectateur bien intentionné croit nous réconforter en nous disant: "il ne vous reste plus que vingt kilomètres". C'est vrai, mais le "ne... que" est mal choisi, surtout au début d'une "côte qui monte", selon la formule d'un cyclotouriste de rencontre, celle qui mène à Plumieux : or chacun sait que plus mieux c'est souvent pire! Enfin le contrôle est en vue ; nous y trouvons la foule, le désordre, l'ambiance à la fois heureuse et pathétique, qui caractérise Loudéac, point stratégique et névralgique du Paris-Brest-Paris. Louis a la satisfaction d'y rencontrer Auguste DISARBOIS, de Plouzané, son compagnon d'étape de l'épreuve de 1995. Nous éprouvons le besoin de nous rafraîchir les mains et les pieds avant de gagner le camping. Juste à ce moment-là arrivent Hubert et Georges, de Locmaria- Plouzané, qui doivent se rendre au même endroit. Ainsi Louis peut servir de guide aux quatre autres.
6. Le rôle de Marie-France:

Il nous faut souligner ici l'importance du rôle de Marie- France, l'épouse de Louis, qui est venue de Brest, toute seule, et qui a installé la caravane dans un emplacement idéal du camping: de la verdure, des haies dans le côté, une partie boisée derrière, un lac devant. Nous y posons nos vélos et pouvons enfin prendre une douche, marcher sans les chaussures de vélo, manger des crudités et de la viande bien préparées et bien présentées, dans le calme. Nous allons aussi pouvoir y dormir au moins nous allonger. Marie-France, qui a vu arriver un troisième cycliste, non prévu, en la personne de Bernard, a vite transformé le coin repas de devant en banquette; elle-même pense dormir dans l'auto ou dehors dans la chaise longue; finalement elle va ,faire de la broderie, à la lumière d'une lampe branchée dans la caravane et ...attendre à l'extérieur que ces messieurs veuillent bien repartir.

C'est ce qu'ils font; notre trio a fixé le réveil à 1 h 1: pour partir trois quarts d'heure plus tard. Avons-nous passé une bonne nuit? Non; la fatigue et l'énervement empêchent un repos paisible. De plus, si Maurice et Louis ont bénéficié des bienfaits d'une couette et en même temps d'un air frais en ouvrant les trois entrées du haut de la caravane, le pauvre Bernard, qui n'a pas de vêtement de rechange, a dormi dans sa tenue de vélo, et comme il n'a pas osé demander quelque chose pour se couvrir, il a eu froid, il n'a dû son salut qu'à ses jambières, et encore!

Marie-France nous a préparé le petit déjeuner, ainsi que des provisions pour la route ; nous sommes honteux de lui laisser toutes les choses en désordre sur la table et sur la pelouse, ainsi que la vaisselle à faire, et cela à une heure si tardive. Elle a aussi joué le rôle de reporter; ainsi, en allant aux nouvelles à l'entrée du camp et en discutant avec les gens, notamment les mêmes mulhousiens qu'en 1995, elle nous renseigne sur le nombre de cyclistes pas encore passés, ou arrivés très tard, ou qui ont abandonné. Elle nous donnera d'autres renseignements à notre retour, ce qui nous permet de nous situer dans l'ensemble. Malgré notre impression de retard, nous constatons que notre situation est très convenable

7. Rien ne va plus, le P. B. P. n'est pas un jeu:
Nous attaquons maintenant la partie reconnue objectivement par tous comme étant la plus difficile, celle qui va de Loudéac à Corlay, soit 33 km constitués de côtes abruptes, au revêtement inégal, souvent mauvais, sans signalisation ni latérale ni centrale, notamment celle de Merléac présente dans toutes les mémoires, la plus longue de toutes. Nous ne pouvons même pas bénéficier de la descente, car celle-ci est dangereuse. Bien vite, nous constatons que le léger sommeil n'a pas été réparateur: Louis ressent une fatigue pesante, tandis que Bernard n'en peut plus de garder les yeux ouverts; il voudrait s'arrêter, il est conscient du danger; Maurice nous encourage à continuer, au moins jusqu'à Corlay, avant de nous arrêter. La question ne se pose pas, car cette ville impose un contrôle secret, ce qui nous permet de nous refaire un peu. Mais le spectacle d'un cycliste qui dort, de fatigue ainsi que, précédemment, d'un tandem tombé sur la route et secouru par une voiture d'assistance qui fait tourner son gyrophare n'incite pas à l'optimisme. Louis, qui a une excellente mémoire, pense que le revêtement remarquable de la route entre Corlay et Plounévez-Quintin nous aidera à mieux rouler. Mais nous déchantons assez vite; Bernard a encore plus de difficultés à garder les yeux ouverts, il rôde de temps en temps, et demande un arrêt. Nous nous accordons donc une pause à la sortie de Plounévez-Quintin, dans le jardin, devant une maison; la pelouse sur laquelle nous nous allongeons est épaisse et souple mais trempée de rosée. Nous repartons au bout de 10 minutes en nous accrochant cette fois-ci à des groupes assez compacts, mais les petites routes que nous empruntons maintenant sont sinueuses, et le fait de fixer constamment les lampes rouges de ceux qui nous précédent nous fatigue aussi. De plus, assez souvent, nous rencontrons, en face, des lampes blanches qui surgissent de la nuit; ce sont les cyclistes partis dans le temps de quatre-vingts heures qui reviennent; le spectacle est plutôt fantastique. Bref, ce n'est pas trop la joie; l'étape, qui paraissait courte sur le papier, 76 kms seulement, nous a semblé très longue.
8. Le renouveau après Carhaix :
La bonne ville de Carhaix, qui marque l'entrée dans le Finistère, et qui nous a vus passer lors des trois brevets qualificatifs, nous permet de nous refaire une santé; nous optons pour un petit déjeuner complet, avec pain, croissants, beurre, confiture et café ou thé ou chocolat. Nous sommes contents de retrouver l'escogriffe Italien moustachu au parler grave et puissant, à l'abondante chevelure brune; nous découvrons son piteux état et aussi le fait qu'il s'exprime en français! Heureusement que nous n'avons jamais parlé en mal de nos voisins transalpins! Mais c'est impossible, ce n'est pas notre genre, du moins pas celui de Maurice... , Curieusement la forme revient, même si Bernard a encore mal aux yeux et commence à entrer sérieusement la tête dans les épaules. Les petites villes de Poullaouen et de Huelgoat sont franchies sur un bon rythme régulier; beaucoup de cyclistes sont contents de nous voir et de nous avoir: ils suivent! c'est le wagon blanc, mais peu sont disposés à mener. même l'ascension de Roc Trédudon nous paraît facile. La descente vers Sizun nous promet des joies, mais celles-ci sont ternies par l'arrivée de gouttes de pluie, qui nous obligent même à mettre notre imperméable à Commana. Nous repartons de plus belle: Maurice mène un train d'enfer jusqu'à Sizun : nous récupérons et nous doublons constamment des compagnons. Notre forme ne vient-elle pas en partie du fait que nous nous sentons chez nous, dans notre relief? et puis, le jour est arrivé, depuis un moment nous approchons de Brest. Les côtes qui se succèdent de Daoulas à notre ville, habituellement présentées comme des épouvantails, comme celle des cochons, sont escaladées avec facilité et sérénité: la forme est revenue. C'est d'ailleurs l'impression favorable que nous allons donner à tous ceux qui sont venus nous voir et aux bénévoles du contrôle que nous connaissons.
9. "J'ai perdu mon vélo".

 

Les moments passés à Brest sont heureux et émouvants. Beaucoup de gens viennent nous saluer, discuter avec nous, nous féliciter, nous encourager: famille, amis, relations, membres de club ou président. Mais dans ce domaine, nous ne sommes pas sur le même plan: Maurice, qui est tout nouveau dans le monde du vélà, a vite fait le tour des gens qu'il connaît, et, conscient du temps "perdu" désire partir au plus vite, même s'il est très satisfait de faire la connaissance de François VIGOUROUX, le professeur de maths très apprécié de sa fille, qui est un ami de Louis et, en plus, un cyclotouriste du club de Plougonvelin. Aussi essaie-t-il de convaincre Bernard d'expédier ses affaires; mais ce dernier veut absolument voir son père, dont on lui a annoncé la venue, et qui l'avait raté en 1995. De plus, Jean Yves GUEGUENIAT, journaliste au Télégramme voudrait faire une photo du trio. Tandis que Louis se restaure rapidement d'un grand café et d'une boisson fraîche, ce qui constitue, avec le bidon de produit overstim, le meilleur accueil des villes-étapes, Maurice cherche Bernard; mais quand il le trouve, il entend ce dernier lui dire: "j'ai perdu mon vélo", phrase historique digne de rentrer dans la légende. "Où est mon vélo: personne ne l'a vu ? c'est un noir." Il y a un peu d'électricité dans l'air, mais la pression tombe après que le journaliste a pris une photo du trio à l'entrée de l'espace Foucault. Mais que d'émotions!

L'euphorie continue de nous accompagner pendant plusieurs kilomètres; nous ne sentons pas les dernières gouttes de pluie, nous menons un rythme soutenu et nous nous débarrassons des côtes qui séparent Guipavas de Landerneau avec une facilité déconcertante. Nous goûtons au plaisir de la grande descente de la Palud et entamons avec entrain l'ascension de la côte du Kef. Beaucoup de cyclistes nous apprécient, du moins le fait que nous roulons bien, sans à-coup; de nouveau un train se forme, mais nous restons les locomotives. La seule façon de laisser la place à d'autres est de s'arrêter, pour une séance pipi, spectacle que ne manque pas de prendre en photo François VIGOUROUX, qui nous a suivis en voiture jusque là.

Mais dans notre euphorie de notre passage à Brest nous avons oublié de nous nourrir suffisamment; or à l'arrêt suivant, Carhaix, est trop éloigné, et il ne reste plus qu'une ville avant ce contrôle ravitaillement; il s'agit de Sizun, où il nous faut absolument manger quelque chose.

Le premier des soucis consiste à choisir le meilleur moyen de s'alimenter. L'un des deux responsables, des bénévoles de Landerneau, qui canalisent les cyclistes surtout étrangers, vers la gauche du bourg de Sizun en direction de Daoulas, nous recommande un restaurant rapide. Mais nous préférons acheter au détail dans un magasin d'alimentation. Nous nous restaurons convenablement avec un pique-nique, assis sur le trottoir. Le soleil est maintenant revenu.

Nous attaquons la longue montée sur Comma na et Roc- Trédudon. L'ascension se fait correctement, à trois seulement. La descente est agréable; mais les longues lignes droites qui mènent directement à Carhaix minent nos organismes. Quand nous arrivons enfin dans cette ville, nous sommes fatigués, et nous nous plaignons de brûlures aux pieds, aux mains, surtout Maurice qui a oublié ses gants; mais où ? c'est le mystère. Louis et Maurice consultent le service médical, qui leur propose un bain de pieds, puis des pommades et des pansements. Nous repartons après un certain temps.

C'est alors que Louis connaît sa deuxième défaillance: même cause, même effet: la fatigue due à la chaleur. Il parle de laisser partir ses deux compagnons, ce que ces derniers refusent. Maurice propose que nous nous reposions tous les trois, une demi-heure, à l'ombre d'un arbre, sur l'herbe. Nous nous endormons près de Maêl-Carhaix. Nous repartons dans de meilleures conditions: le soleil est parfois voilé par des nuages et, en plus, un vent favorable nous pousse, ce qui nous permet d'avancer malgré tout assez bien. Pourtant un groupe de cyclistes sympathiques, consti.tué des copains de Bodilis, de Saint- Pol, de Plouvorn, de Plougastel, nous double facilement. Il manque François LE VEN, qui a abandonné.

Nous arrivons donc assez tard à Loudéac, après avoir pr.is de l'eau auprès de très braves gens de Grâces-Uzel et discuté un peu avec eux. Louis, qui a beaucoup souffert de la méforme persistante d'un de ses compagnons en 1991, a préparé son plan: il restera longtemps dormir dans la caravane, laissera les deux autres partir, et s'en ira plus tard avec un groupe d'anonymes, comme en 1995. Mais Maurice et Bernard refusent catégoriquement cette solution. D'ailleurs Marie-France, qui connaît bien son mari, est convaincue elle aussi qu'un repos réparateur lui permettra de reprendre la route dans de bonnes conditions. Nous apprécions de nouveau le repas: du potage, des crudités, de la viande avec pommes de terre, des fruits, un yaourt. Nous nous endormons vite, tous les trois. Curieusement nous nous réveillons plus tôt que l'heure prévue par la sonnerie à 1 h 45. Il est 0 h 45. Nous prenons encore du café ou du thé; Marie-France aide à la manoeuvre; elle nous relate des faits divers de la randonnée, car, durant notre sommeil, elle est allée aux nouvelles: il va y avoir de la casse cette année au Paris-Brest-Paris

11. Les plaisirs de la randonnée:
10. Le retour des soucis:

Nous sommes décidés, une fois de plus, à tenir nos bonnes résolutions: rouler lentement, surtout au début, au moins jusqu'à la Trinité- Porhoët, car le relief y est accidenté. Nous nous mettons doucement en jambes, car celles-ci sont lourdes. Le miracle a lieu: les choses vont bien. Nous avançons régulièrement, en plaisantant. Nous roulons pendant quelques kilomètres avec deux cyclistes d'llle-et-Vilaine, qui paraissent perturbés par la fatigue, car leurs raisonnements et leurs notions du temps sont bizarres. C'est alors qu'un grand Berrichon, à l'accent prononcé, sympathique, nous accompagne, à mesure que nous doublons allègrement des petits pelotons. Après Saint-Méen-le-Grand, nous faisons même du 30, voire du 35 à l'heure! Notre élan est provisoirement brisé par un arrêt au deuxième contrôle secret, à Quédillac. L'accueil y est chaleureux, comme ailleurs. Quant à Bernard, il est trahi par son accent, car à peine a-t-il prononcé quelques mots qu'un des bénévoles chargés de la vérification des cartes lui assène ce jugement péremptoire: "toi, au moins, tu es un Kerhorre" ! La bonne humeur est au rendez-vous.

Nous repartons à l'assaut de Bécherel, avec prudence et détermination. L'ascension se révèle une formalité; puis c'est la grande descente sur Tinténiac et la longue ligne droite qui y mène. Nous prenons conscience de la chance de retrouver ce site sous un autre aspect: il fait encore un peu nuit, l'atmosphère est calme, fraîche, il y a peu de monde, tout le contraire de l'aller. Nous montons à l'étage et avalons un petit déjeuner.

C'est alors que Louis remarque le Carhaisien qui avait fait le brevet qualificatif de 600 km avec eux. Il est dans un état pitoyable, "en vrac," le visage hébété, les yeux à peine ouverts, éprouvant des difficultés à tenir son plateau. En passant près de lui pour sortir, nous nous soucions de sa santé, car il paraît vraiment mal en point. C'est alors qu'a lieu cet échange de répliques surréalistes: -"alors, ça va mal? -moi ,? je vais très bien, car je viens de dormir quatre heures -ah oui, on voit que tu es bien reposé", dit Bernard.

Nous reprenons la route vers Fougères, avec la même méthode: lentement au départ. Nous avons conscience de notre chance: le jour s'est maintenant levé, nous entamons la partie la plus facile de l'itinéraire: le relief est relativement plat, si ce n'est un accident de terrain à Vieux-Vy-sur-Couesnon. Nous sommes arrêtés par le passage d'un train, très archaïque, qui manoeuvre à la gare de Feins. Nous repartons en compagnie de deux autres cyclistes du même club, qui acceptent de collaborer. L'association va être très fructueuse: nous relayons tous les cinq avec régularité et puissance. Ces deux compagnons de rencontre nous félicitent, à Fougères. Mais pour des raisons diverses, nous ne pourrons pas repartir ensemble. Nous nous contentons de boire et de grignoter. Puis pendant que Louis présente son vélo au vélociste de service à cause d'un petit bruit dérangeant à la réception de la chaussure sur la pédale, Maurice et Bernard s'allongent pour quelques minutes sur des matelas de mousse. Puis ils repartent en direction de Villaines-la-Juhel, en compagnie d'autres cyclistes, très sympathiques: deux d'entre-eux sont de. Carhaix , également; il est vrai que le club de cette ville en présente treize.

12. La Tannière :
Ici se situe un des épisodes les plus riches de Paris'::'Brest-Paris, une de ces choses qui marquent profondément les esprits et les coeurs. Il s'agit de l'arrêt, non obligatoire, que nous avons fait à... la Tannière. C'est le nom d'un lieu dit, d'un petit bourg situé sur; la grande route de Fougères-Gorron, sur la commune de Montaudih, la première à se trouver dans le département de la Mayenne. Louis insiste beaucoup pour que le trio s'arrête, car il sait, d'après l'expérience de 1995, que l'étape en vaut la peine. Il s'agit d, 'une sorte de grange, au bord de la route, qui peut se transformer en bar, au moyen de panneaux de bois qu'on manipule. Sur la table se trouvent posés des produits de toutes sortes: crêpes, gâteaux, riz, confitures diverses, puis café, thé, chocolat, boissons énergétiques. Les propriétaires des lieux, sept personnes de tous âges qui vous supplient d'ailleurs de vous arrêter, vous proposent toutes leurs productions avec une gentillesse confondante, ils insistent pour que vous en repreniez, sans scrupules, et cela gratuitement. Leur récompense réside dans la satisfaction de faire plaisir et , pourquoi pas, de recevoir une carte postale de votre région, en souvenir de votre passage; dans ce but, ils vous donnent un petit papier manuscrit avec leur adresse. D'ailleurs, un panneau exposé sur le trottoir est recouvert de cartes: Louis y découvre la sienne, représentant Le Conquet, expédiée en 1995, ainsi que des paysages de Brest signés François BRETON de Kerhuon et Henri MARCHADOUR, de la Cavale Blanche. Nous faisons danc un repas complet : les crêpes sont délicieuses: fraîches, récentes, moëlleuses. Louis en prend plusieurs avec de la confiture; comme celle-ci a coulé un peu sur ses mains, celui qui se présente comme l'âme de l'endroit lui propose avec empressement du sopalin pour les essuyer ou, encore mieux, de l'eau pour les laver. Nous voudrions nous éterniser dans cet endroit merveilleux, auprès de gens chaleureux, mais il faut partir. Nous les remercions évidemment; un cycliste de rencontre, un Parisien pure souche, assez distingué, s'extasie sur la qualité de ces gens de la province, de la France profonde et authentique; il promet de leur envoyer, en plus de la carte postale, une bouteille de bon vin en témoignage de sa reconnaissance
13. Il y a du drame dans l'air:

Hélas cette atmosphère heureuse va se ternir insensiblement, par une accumulation d'incidents inattendus. C'est tout d'abord le bruit inquiétant que fait le vélo de Louis, surtout dans les côtes quand il s'agit de forcer. Maurice, qui a l'esprit pratique et sait prendre des initiatives, demande un arrêt pour diagnostiquer le mal: il s'agit de l'axe de la roue libre, qui se trouve en mauvais état; les bruits proviennent de roulements à billes sortis de leur emplacement. Pour atténuer le bruit et surtout l'usure, il sort de sa petite trousse une fiole d'huile. Nous repartons; mais le bruit continue. Maurice impose alors, à juste titre, à Louis de rouler constamment en douceur, lentement, sur les moyens et petits plateaux, jusqu'à Villaines-la-Juhel où une visite chez un réparateur s'impose. Mais avec tout cela nous roulons à une allure un peu trop réduite.

Puis un accrochage a lieu entre Bernard et le cycliste Parisien qui nous trouve très sympathique; il a dit-il, cherché à lier la conversation durant les 950 km déjà parcourus, mais sans succès; il apprécie beaucoup notre accueil, notre convivialité. Par un malheureux concours de circonstances, dû à la fatigue, à la fringale peut-être, cet individu s'écarte de sa trajectoire, dans un virage, en descente, puis, en essayant de se rattraper pour éviter Bernard surpris de la manoeuvre tombe assez lourdement sur le macadam: une de ses lumières est cassée; surtout du sang coule de son bras. Comme par hasard, une auto de l'assistancese trouve là ; elle a même dû freiner sérieusement pour l'éviter. pendant que Maurice et Bernard s'occupent matériellement et moralement du "blessé", Louis est parti vers Villaines, étant donné qu'il roule moins vite et qu'il doit passez chez le réparateur de vélol. Mais ses deux autres compagnons font le forcing pour le rejoindre; malgré leur allure, ils ne le réussiront pas; malgré tout, cette tentative a permis à Maurice de se livrer à une chasse effrénée, en s'aidant à l'occasion du sillage d'un tandem, ce qui lui a permis de laisser sur place des groupes qui pourtant avançaient convenablement. Le trio se retrouve facilement et mange ensemble dans un cadre pittoresque.

Il repart vers Mortagne, dont il redoute d'avance l'ascension. Cependant le vent favorable le pousse dans les Alpes Mancelles jusqu'à Fresnay-sur-Sarthe. Maurice, qui s'est arrêté pour satisfaire un besoin naturel et qui a proposé aux deux autres de continuer à rouler, est obligé de se livrer à une deuxième chasse, qui le fatigue. Nous roulons en compagnie des deux Carraisiens, rencontrés à la sortie de Fougères; mais leur manière de relayer et de rouler ne nous convient pas trop. Il vaut mieux se séparer d'eux; c'est ce que nous faisons en nous arrêtant pour faire une petite sieste d'un quart d'heure; mais la recherche d'un coin ombragé n'est pas facile dans ce type de relief ingrat. Enfin nous nous décidons pour une petite route perpendiculaire. C'est l'occasion aussi de nous pommader abondamment le postérieur, car les frottements avec le cuissard ont rendu la peau irritée, sans oublier celle des mains devenue sensible à cause des trépidations.

Nous repartons à l'assaut des longues lignes droites monotones de la Sarthe, puis de l'Orne. Un peu avant Saint-Rémy-sur-Val, nous nous arrêtons encore, car une famille généreuse propose de l'eau, de la bière, du panaché, des raisins secs, des gâteaux. Mais nous ne nous éternisons pas, car l'endroit est dangereux. De même la route nationale qui va de Alençon à Mamers et que nous empruntons sur huit kilomètres est encombrée de poids lourds; nous avons hâte de quitter ce grand axe pour prendre la direction de Mortagne. Mais la fatigue se fait sentir; le relief n'est pas plat, bien au contraire; les trépidations de la route, dues à un revêtement grossier, font des élancements douloureux dans les fesses. Bernard et Louis pestent contre tous ces inconvénients, tandis que Maurice, un cra'n au-dessus, les encourage ou bien les laisse pour les attendre plus loin. Nous nous arrêtons encore pour boire de l'eau proposée par des gens; pendant notre halte, nous voyons passer pour la quatrième fois un cyclotouriste sympathique qui avait fait le 400 km à Brest, Thierry DANIEL: "Salut les Bretons", s'écrie-t-il ; "bonsoir, le Normand", répondons-nous. Puis c'est l'assaut tant redouté de Mortagne. La traîtrise de cette ascension et son aspect déprimant résident dans le fait que la route monte et descend à trois reprises. La dernière rampe est impressionnante: elle est à la fois longue, raide, et surtout elle arrive au terme d'autres escalades. Pendant que Maurice se livre à sa joie qui consiste à monter quelques raidillons au sprint et à voir le visage stupéfait de ceux qu'il dépasse, Bernard et Louis montent au même rythme sur le 32/22. En passant devant une famille, tranquillement installée à sa fenêtre, Bernard lui demande si c'est encore loin et difficile: la dame, qui a dû inventer le fil à couper le beurre, nous répond: "oui, il y a encore une bonne côte, mais quand vous aurez fini de la monter, ce sera plat et ce sera facile."

Nous nous retrouvons au contrôle -ravitaillement. Nous pointons et nous mangeons. Maurice, qui a sur un tableau un plan de route pour finir en 80 heures, auquel il se réfère constamment, le fameux "tableau de Rémi" , voudrait partir tout de suite; mais les deux autres réclament un répit. Louis, qui est atteint essentiellement au postérieur, voudrait passer au service médical, mais il y a la foule; il a la chance inouïe de se voir proposer, par l'épouse du carhaisien rencontré à deux reprises et qu'il retrouve à table, une ...serviette périodique pour atténuer voire supprimer les brûlures. Quant à Bernard, il est atteint d'un mal profond, qui augmente régulièrement depuis des centaines de kilomètres: il a très mal au cou; il est quasi bloqué et doit entrer la tête dans les épaules: son handicap est lourd.

Nous repartons, alors que la nuit -la quatrième -commence à tomber. Bizarrement les diverses côtes qui séparent Mortagne-au-Perche de Longny-au-Perche sur 18 kilomètres, sont escaladées avec une certaine facilité. Mais un piège attend les randonneurs: Les Ponts et Chaussées viennent de déverser, sur un kilomètre au moins, durant la journée, une couche énorme de gravillons grossiers! Il faut le faire! Comment peut-on arriver à cette absurdité? La route est très dangereuse, surtout en descente, malgré les mises en garde. C'est un scandale. Cette décision a été prise sans doute dans un esprit malveillant à l'égard du Paris-Brest-Paris.

A Longny, où Louis a téléphoné chez lui, un plan est mis au point: malgré les difficultés qui nous attendent, notamment la nuit et la fatigue, nous décidons de rallier Guyancourt en moins de 80 heures, pour des raisons variées et respectives. Mais il y a encore quelques côtes, puis un vent contraire dans la Beauce trop plate, et surtout Bernard éprouve des douleurs insupportables à la nuque; il n'en peut plus, demande des arrêts, qu~ les deux autres lui accordent. Il ne peut même pas profiter du sillage d'un de ses deux compagnons, car, étant donné qu'il ne lève pas la tête, il a peur de toucher leur roue. A Châteauneuf-en- Thimarais, il s'allonge sur la pelouse, épuisé. Il songe à rentrer seul, après avoir dormi à Nogent-Le Roi. Maurice réussit à le convaincre de venir au moins tout de suite jusqu'à cette ville et cette halte. Nous roulons jusqu'à cette étape, qui propose un contrôle et un ravitaillement: c'est l'indécision complète, pendant quelque temps; diverses solutions sont envisagées, à tour de rôle, mais aucune ne donne complètement satisfaction. Bernard a la riche idée d'aller au service médical, d'où il ressort avec une belle minerve; Louis le compare à Eric VON STROHEIM dans le film de RENOIR "la grande illusion". Finalement ils décident de partir ensemble en compagnie d'Hubert et de Georges, qui sont arrivés aussi au même endroit. Ainsi, après des tergiversations pénibles, c'est un quintet de la région brestoise qui attaque la dernière étape.

14. La délivrance:

Finalement ce ne sont pas cinq qui s'élancent pour les 64 derniers kilomètres, mais tout un groupe de quinze ou plus, car les autres, solitaires ou faisant partie du même club, ont senti qu'ils devaient saisir la bonne occasion. Tout le paquet roule consciencieusement. Un cyclotouriste de Saint-Quentin-en-Yvelines, au courant de notre projet -finir avant 80 heures- nous conseille d'accélérer l'allure, car la fin est pénible, et, évidemment, il y a encore de la rallonge, ce qui se révèlera exact. Les 64 km se sont transformés en 72.

C'est pourquoi Maurice va mener un train très soutenu jusqu'au bout, toujours devant, avec à ses côtés, soit Hubert, soit Georges, ou les deux, Bernard et Louis se trouvant derrière. Parmi les autres, certains méridionaux de Montauban, à l'accent très prononcé, se permettent de donner des ordres: "doucement dans les bosses" , "plus vite dans les descentes", ce qui déplaît profondément aux Bretons, et même à d'autres.

 

Mais ce qui frappe tout le monde, c'est le côté interminable de cette étape. Les longues lignes droites en forêt, puis les virages dans les petits bourgs -en passant nous saluons Gambais, sans faire de bêtise -ne semblent pas nous rapprocher du but; vers la fin, on voit même, à plusieurs reprises le panneau "Elancourt" ; on a l'impression en partie vérifiée, qu'on fait un grand cercle, dont la raison nous a été donnée plus tard: chaque maire de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines tient à ce que les randonneurs roulent le plus possible dans sa commune! Pourtant nous connaissons encore des émotions. Alors que nous montons une côte particulièrement raide, dans une forêt qui empêche la lune de nous éclairer, nous entendons un brouhaha énorme: il s'agit du bruit créé par une roue au contact du dérailleur. Nous nous arrêtons tous: c'est la roue de Bernard qui s'est décentrée sous la violence de l'effort. Quel art de la malchance, d'autant plus qu'il a perdu sa minerve depuis un certain temps et qu'il roule malencontreusement sur un cône mal placé sur la route par les Ponts-et-Chaussées : "ça, c'est bon pour Bernard", pense Maurice, qui réussit à l'éviter; il ne pensait pas si bien... penser. Après avoir attendu un cycliste, qui a oublié d'enlever les pieds de ses pédales, lors de l'arrêt de Bernard, et qui est tombé de tout son long, le train reprend son rythme. Nous nous extasions sur l'art inouï qu'ont Maurice et Georges de voir les panneaux en un temps record et donc de prendre la bonne direction, car la fin est très alambiquée.

Enfin, c'est le triomphe. Sur les divers boulevards déserts bien éclairés, souvent à deux couloirs, avec une majorité de feux verts -les rouges passant vite au vert à notre approche -nous touchons au but, non sans avoir lâché tous les autres, dans les diverses côtes. Nous arrivons enfin au Gymnase des Droits de l'homme, à 5 h 21 ; nous avons parcouru 1260 km, et non pas 1206 comme prévu, en 79 heures 21 minutes. Comme aime bien le dire un certain Bernard dans les grandes occasions: "c'est une réussite".

Après avoir pointé une dernière fois et rendu nos documents de route, puis bu rapidement une boisson, le seul cadeau -bien minime -de l'organisation, nous reprenons nos vélos pour gagner le camping, éloigné de trois kilomètres. Maurice et Louis dans leur tente, Bernard dans son auto s'endorment vite d'un sommeil profond: on le comprend.

15. Epilogue : tout est bien qui finit très bien:

Vers 9 h 30 Maurice et Louis se réveillent vont prendre une douche, avalent un petit déjeuner et se mettent à démonter leur tente et à ranger les affaires dans la R. 25. Bernard se dégage lui aussi des bras de morphée. Après avoir réglé la note et sorti les deux voitures, les trois randonneurs, encore fatigués, mais heureux, se rendent sur les lieux de l'arrivée s'imprégner de l'ambiance très particulière du P. B. P. : il fait jour, le soleil brille, les cyclistes arrivent régulièrement; c'est la joie, l'effervescence. Le public chaleureux applaudit. Nous retrouvons quelques amis des clubs voisins, notamment Hubert RIOUAL et Georges DURAND, qui ont dormi dans la grande salle sous le podium et qui attendent qu'on vienne les chercher.

Bernard, Louis et Maurice tiennent à finir leur long et glorieux périple comme ils l'ont commencé, par un repas pris à la cafétéria chez Leclerc. Un des jeunes cuisiniers les reconnaît et les félicite. Puis ils prennent la direction de Brest: Bernard prend l'autoroute, mais il dormira à deux reprises sur des aires de repos; Maurice et Louis préfèrent rentrer par la nationale 12.

C'est avec plaisir qu'ils revoient régulièrement, bien assis sur des sièges confortables, les panneaux en direction des noms magiques de l'itinéraire parcouru deux fois: Méré, Gambais, Nogent-le-Roi, Senonches, Longny-au-Perche, Mortagne, Mamers, Fresnay-sur- Sarthe, Villaines-la-Juhel. Mais la fatigue les oblige à s'arrêter un peu; ils dorment pendant une heure, à l'ombre d'une haie, dans un champ, à proximité d'un parking de restaurant routier, près de Dreux. Un peu plus tard, tous deux sursautent en même temps en entrant dans le bourg de Javron-les-Chapelles : en effet ils y sont passés, mais ils ne s'étaient pas rendus compte que leur route avait croisé la nationale 157 qui relie Mayenne à Mamers.

Un dernier épisode vient couronner en beauté leur retour agréable. En effet, en arrivant à Fougères, dont Maurice a entraperçu le château qu'il voudrait regarder de plus près, ce qui leur donnera aussi l'occasion de faire un petit pique-nique, dans la soirée, le cycliste de Lambézellec sursaute et dit à celui de Saint-Pierre: "tu as vu, là ?" -mais quoi ? -des panneaux indicateurs? -mais où ? -devant nous." En effet aux endroits stratégiques de la ville se trouvent les fameux panneaux dont ils ont vu des centaines durant tout l'itinéraire. Evidemment les deux compagnons se mettent en demeure d'en prendre quelques-uns en souvenir de leur randonnée; mais une certaine crainte les saisit: ont-ils le droit de se les approprier? : que leur dira-t-on s'ils sont surpris? Passe encore qu'ils en recueillent quelques uns dans des endroits isolés entre Parfondéval et Saint Jouin de Blavou, ou entre Sougé-le-Ganelon et Saint-Paul-Le-Gaultier ou même entre Le Tréhou et Irvillac, mais se livrer à une razzia en plein centre d'une ville importante, plutôt chic et relativement passante! Il faut faire preuve d'inconscience, ou de confiance, voire de hardiesse! Les voilà en train d'arracher des panneaux attachés avec du fil de fer; Maurice s'est même armé d'une pince pour être plus efficace; les deux audacieux vont faire une belle moisson; vingt et un, en tout, dont certains doubles enlevés prestement avec leur petit poteau de bois dans des parterres de ronds-points! Après tout, ne vaut-il pas mieux ramasser ces trophées en souvenir et leur éviter d'être la proie des flammes? N'est-ce pas rendre service aux personnes chargées du travail de récupération? Ils se persuadent comme ils peuvent de l'idée selon laquelle ils accomplissent là une oeuvre pieuse, et méritante, revêtus, il est vrai, du tee-shirt qu'ils ont reçu à Saint-Quentin-en- Yvelines, sur lequel on peut lire: "prologue du Paris-Brest-Paris 1999", Ils en sont là, en train d'amasser leur précieux butin, lorsqu'un automobiliste s'arrête à leur hauteur, baisse sa vitre et leur dit: "Je vous félicite de votre activité; c'est bien de votre part de travailler à cette heure-ci; il faut toujours des bénévoles qui oeuvrent dans l'ombre à l'occasion des grandes manifestations." La situation est si cocasse que Maurice ne peut pas s'empêcher de dire la vérité à ce brave homme: "Nous ne sommes pas des bénévoles, mais des LAUREATS DE PA RIS-BR EST-PARIS.